Les kimonos de cette période d'Edo (1603-1750) représentent l'apogée de l'histoire du costume japonais et des textiles associés. Les kosode qui, depuis la fin des années Muromachi constituaient l'élément principal de la garde-robe des différentes classes sociales, devinrent alors un indicateur absolu de la position sociale de chacun.


LES DÉBUTS D'EDO ET LA NAISSANCE DU KOSODE
de l'ère Keichô (1595-1615) à l'ère Kan-ei (1624-1644)

Cette période de transition montre un mélange des genres peu commun où les excès se côtoient. Les conséquences sociales des conflits militaires constants des années Sengoku (milieu 15e~fin 16e) où combattaient de féroces guerriers se mêlent au luxe et à la grandeur caractéristiques de l'époque de Momoyama.
LA COUR IMPÉRIALE
Depuis la fin de l'époque de Heian, le costume formel des femmes de la cour restait, pour faire simple, le jûni-hitoe, cette parure colorée composée de plusieurs robes superposées. Suite aux guerres de Ônin (1467-77) dont les affrontements eurent surtout lieu dans les rues de Kyôto, de nombreux trésors culturels furent détruits. La capitale ne fut plus alors qu'un champ de ruines calcinées où les anciens us et coutumes se délitèrent peu à peu. Cette guerre marque une coupure chronologique importante dans l'histoire du Japon. Des changements notoires apparaissent dans de nombreux domaines dont celui des costumes (renouveau de la jupe à traîne mo, types de robes et ordre de succession, coiffures…).
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LE MONDE DES GUERRIERS: TENUES OFFICIELLES
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Le naga-hitatare (veste et hakama aux jambes très longues) est la tenue officielle des daimyô de haut rang lors de leur visite au palais à l'occasion de cérémonies. Les codes de couleurs du cordon qui retient la coiffe (eboshi) et du hitatare correspondent au rang de chacun.
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Le kariginu est la tenue formelle autorisée aux daimyô et aux guerriers de l'élite. Le kariginu est en gaze de soie, le pantalon est bouffant et serré aux chevilles.
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Le daimon-nagabakama est réservé à la majorité des daimyô du rang suivant. Il est en soie mais diffère du daimon du passé dans sa forme (long hakama) et il devient un costume officiel. Les guerriers ordinaires dépourvus de rang sont autorisés à le porter à condition qu'il soit en lin.
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Parmi les costumes de guerriers, le suô, comme le daimon sont des variantes du hitatare. Tenue officielle réservée aux guerriers et nobles dépourvus de rang, voici le naga-suô. À la différence du daimon, le hakama du suô est désormais pourvu d'une planchette ornée d'un kamon dans le dos et la ceinture est plus étroite. Les kamon sont au nombre de 3 à l'arrière et de 2 à l'avant.
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Dès le début du 17e siècle, l
e kami-shimo était la tenue formelle des daimyô et bushi de haut rang, lorsqu'ils étaient au palais en présence du shôgun, en dehors des événements officiels. Il était en lin uni ou orné de très petits motifs teints et rehaussé de 4 kamon tout comme le kosode en soie porté en dessous.
LES DÉBUTS DU KOSODE FÉMININ (1595-1644)
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Les représentations picturales de cette époque (paravents) nous montrent des kosode richement brodés et teints, portés larges mais avec des manches assez courtes laissant voir l'avant-bras. Le obi qui ne servait alors qu'à maintenir le kimono fermé était très étroit.
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邸内遊楽図屛風 (Festivités dans l'enceinte d'une résidence, 17e siècle)
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邸内遊楽図屛風 (Festivités dans l'enceinte d'une résidence, 17e siècle). Détails des kosode des danseuses.
FEMMES DE L'ELITE GUERRIERE ET KEICHÔ KOSODE
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Pendant la période de Heian, le kosode n'était qu'un simple sous-vêtement porté par les nobles ou un vêtement de travail porté par le peuple. Son évolution va se poursuivre avec les années pour enfin acquérir un nouveau statut, celui de vêtement à part entière et de kimono qui est mis en valeur et visible de tous. Le obi n'est plus seulement une simple cordelette et va commencer à s'élargir.
Les kosode de l'époque Keichô (1596-1615) appelés Keichô kosode ou nuihaku kosode furent très à la mode parmi les femmes de la classe guerrière. Confectionnés surtout dans des satins, ils étaient ornés, sur toute la surface, de motifs réalisés à l'aide de techniques variées (surihaku, shibori, broderies) à tel point que le fond du tissu d'origine n'était même plus visible. Les couleurs dominantes étaient le noir, le rouge et le blanc.
Les décors aux formes géométriques et asymétriques souvent disposés en diagonale rehaussés de somptueuses broderies associées à des feuilles d'or ou d'argent évoquaient des plantes ou des fleurs diverses, des formes animalières ou des objets précieux. La complexité et le coût inhérents à ce style le limitait à la classe des guerriers de haut rang ou à la classe marchande cultivée (chônin). Par la suite, les courtisanes de luxe les arboraient dans les quartiers de plaisirs de Kyôto vers le milieu du 17e siècle.
Comparés aux kosode de l'époque précédente, la longueur des manches augmenta légèrement et la structure des motifs, mêlant dans un joyeux désordre courbes, lignes droites, formes géométriques variées, motifs animaliers et floraux, objets du quotidien brodés..., se complexifia jusqu'à devenir abstraite.
Ce style de
kosode persista jusque dans les années de l'ère Kanbun (1661-73), avec quelques modifications.
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洛中洛外図, La ville (Kyôto) et ses environs, Iwasa Matabei, vers 1615.

Pour sortir sans être reconnue, les femmes de daimyô, de guerriers de haut rang ou de riches marchands pouvaient recouvrir leur tête d'un second kosode (kazuki).
FEMMES DE LA BOURGEOISIE
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Pour les femmes de la classe bourgeoise, les occasions de porter de tels vêtements étaient exceptionnelles et leurs kosode s'inspiraient ouvertement des keichô kosode avec des différences non négligeables quant aux techniques utilisées. Ici, les teintures shibori et l'utilisation du dessin tracé (tsujigahana) déterminaient des motifs aux traits plus libres et plus hardis.
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Ces femmes, qui rêvaient de posséder et de revêtir ces kosode de rêve, se sont finalement tournées vers un genre nouveau, peut-être influencées par une mode originale et réservée alors à un groupe restreint regroupant courtisanes et kabukimono ("petits voyous des rues"),cf P.Pons.
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風俗図屏風, Paravent de Hikone, ère Kan'ei. Plusieurs personnages (musiciens, joueurs, courtisanes et kabukimono) sont rassemblés et se divertissent dans le quartier des plaisirs de Kyôto.
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Détail (à droite) du Paravent de Hikone.
Les kabukimono, ces rônin (samurai sans maître), proche de la voyouterie, se caractérisaient par un comportement extravagant, voire violent, et une tenue vestimentaire excentrique qui attirait le regard et leur permettait de s'affirmer dans une société où ils n'avaient pas de statut bien défini. Les motifs qui ornaient leurs kosode étaient réalisés par des teintures de type shibori.
ÉVOLUTION DU KOSODE ET ESSOR DE LA CLASSE BOURGEOISE (1661-1684)
EN 1657 (ANNÉE MEIREIKI 3), UN GIGANTESQUE INCENDIE DÉTRUISIT LA MOITIÉ D'EDO ET FIT 100 000 VICTIMES. LES ÉPOUSES DE GUERRIERS ET DE RICHES MARCHANDS Y PERDIRENT LA MAJORITÉ DE LEURS KIMONOS. TOUT ÉTAIT À RECONSTRUIRE. DES LOIS SOMPTUAIRES FURENT INSTAURÉES.
La culture de la classe marchande commence à prendre une place importante au milieu du 17e siècle. Après les incendies de 1657 et de 1661 à Edo, la reconstruction d'une grande partie de la ville s'impose et les quartiers marchands s'organisent. Cette urbanisation croissante associée à une demande importante de biens de consommation voit l'établissement d'une classe marchande et artisanale qui prospère rapidement. Les deux formes précédentes de kosode continuèrent à être portées et à s'influencer mutuellement pendant plusieurs décennies pour finalement ne faire plus qu'un et aboutir aux kosode de l'ère Kanbun (1661-1673).
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Un motif qui a connu une grande popularité au cours de cette période: le biane, cet élément architectural décoratif, orné de caractères chinois et placé au-dessus d'une porte de temple par exemple.
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Feuilles d'érable ornées de fleurs de saison et d'un motif teint shibori.
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Fleurs de paulownia en arabesques disposées dans de longues feuilles qui courent sur toute la hauteur
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Des fleurs de chrysanthèmes flottent sur un cours d'eau.
Les kimonos se parèrent d’une ornementation audacieuse et asymétrique qui partait du haut de l'épaule gauche, traversait toute la hauteur du kimono pour finir vers l'ourlet du côté droit en formant une courbe arrondie (il existait également des modèles où les motifs partaient de l'épaule droite), laissant de larges zones vierges.
Les motifs aux thèmes variés (
flore, faune, objets du quotidien, kanji…) étaient souvent réalisés à l'aide de techniques complexes et onéreuses: des teintures shibori, des broderies nuihaku, des dessins tracés et des application de feuilles d'ou et d'argent surihaku par endroits, dans des nuances rouge, noir, blanc, or et argent accentuant ainsi cette impression de luxe qui se dégageait de l'ensemble.
Ces larges espaces sans décor n'étaient pas seulement dictés par un but esthétique. En effet, ce style s'est imposé suite aux deux grands incendies d'Edo (1657 et 1661) où beaucoup de citadins perdirent tous leurs biens. Un besoin pressant de vêtements nouveaux s'imposa. Choisir de concentrer les décors sur des espaces réduits nécessitant des techniques difficiles permit une production massive. Le kanbun kosode devint ainsi le reflet de la nouvelle classe bourgeoise et de ses goûts.

Les nombreuses allusions littéraires médiévales, chinoises et japonaises, faisant référence à un poème ou à une légende furent reprises avec succès et une solide connaissance des classiques était nécessaire pour pouvoir les interpréter.

Devant la puissance grandissante et l'enrichissement de cette classe marchande, le gouvernement impose alors des lois somptuaires (1683) pour limiter cette demande de luxe; ainsi les broderies, les ajouts de feuilles d'or et certaines teintures seront interdits (mais habilement détournés).
La mode des kanbun kosode se poursuivra jusqu'à la fin du 17e siècle pour faire place à un nouveau style.
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Ce jeune acteur de théâtre kabuki porte un kanbun kosode à bandes horizontales disposées au niveau des épaules, des hanches et de l'ourlet.
Un détail innovant: la ceinture de dessous retient le kimono à la taille et annonce le
hashori (vers 1681-1684)
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La forme des kanbun kosode se finalise et n'évoluera plus guère: il est long et plus étroit mais comme le pli à la taille (hashori) n'existe pas encore, la marche est entravée et peu aisée.
Les manches s'élargissent et rallongent.
Le
obi s'élargit un peu et se porte assez bas (vers 1661-73).
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本多平八郎姿絵屏風, paravent, "Honda Heihachirô" (?).
Ce général au service de Tokugawa Ieyasu est représenté ici à gauche sous les traits d'un jeune
kabukimono. Une jeune servante, un bouquet de chrysanthèmes à la main, lui tend une lettre. À droite, au milieu, Dame sen, petite-fille de Ieyasu, avec un kosode en shibori portant le kamon des Tokugawa fait lire une lettre à sa servante. Sen est à l'origine de nombreuses légendes. Cette oeuvre représentative du thème du "billet doux" est un classique des scènes de genre de cette période.
D'après le style des
kosode, il est possible de dater ce paravent de l'ère kanbun.